La peur de réussir – pas la peur d’échouer – c’est ce qui bloque la majorité des entrepreneurs. Aurélie Gauthey, coach business et mentor depuis 2009, lâche ce chiffre dans son podcast : 8 entrepreneurs sur 10 se sabotent eux-mêmes avant même d’avoir commencé. Pas parce qu’ils manquent de compétences. Pas parce que le marché est fermé. Parce qu’une partie d’eux ne veut pas vraiment arriver là où ils disent vouloir aller.
Ce qui m’a arrêté dans cette affirmation, c’est l’exemple qu’elle donne pour illustrer. Une participante à l’une de ses conférences explique qu’elle n’ose pas faire de lives. La raison ? Elle a peur des haters. Elle a fait zéro live. Elle a 100 abonnés. Et elle anticipe déjà la haine en masse.
Gauthey répond cash : tu n’es pas Beyoncé. Tu ne seras pas Beyoncé demain. Et ça – cette petite phrase un peu vache – résume exactement le mécanisme de la peur de réussir. On ne se bloque pas sur ce qui existe. On se bloque sur ce qu’on imagine.
Quand le problème n’est pas l’échec, c’est la peur de réussir
Sept ans de mentoring business, des centaines de clientes accompagnées. C’est depuis ce terrain que Gauthey tire son diagnostic. Et le constat est inconfortable : la plupart des blocages qu’on attribue à la peur de l’échec sont en réalité des mécanismes de protection contre la réussite elle-même.
Clairement, c’est contre-intuitif. On a tous intégré le discours sur la peur de l’échec – les thérapies, les podcasts, les livres de développement perso en sont remplis. Mais la peur de réussir, elle, reste dans l’angle mort. Parce qu’elle est moins avouable. Dire ‘j’ai peur d’échouer’, ça sonne courageux. Dire ‘j’ai peur de réussir’, ça sonne bizarre.
Et pourtant. Ce qui se joue dans l’autosabotage, c’est exactement ça : une partie de toi tire le frein à main juste avant la ligne d’arrivée.
C’est fou quand même comment on peut déjà anticiper ses peurs, ses échecs, sa réussite et vraiment de se bloquer complètement. Avant d’avoir du succès avec tes lives, tu as le temps de commencer à en faire quelques-uns.
Dit comme ça, c’est une évidence. Mais combien d’entrepreneurs je connais qui construisent mentalement leur chute avant d’avoir posé la première brique ?
La question n’est pas ‘est-ce que tu as peur de réussir ?’ – presque tout le monde répond non à cette question. La vraie question, c’est : pourquoi est-ce que tu n’as pas encore commencé ce que tu sais que tu dois faire ? Si tu as une réponse qui tient la route… ou si tu n’en as pas du tout, lis la suite.
L’objectif qui ne te ressemble pas – première source de la peur de réussir
Premier mécanisme identifié par Gauthey : le tiraillement entre l’objectif affiché et les valeurs réelles. Concrètement ? Tu cours après le million d’euros de chiffre d’affaires. Mais ta valeur profonde, c’est la liberté – travailler un jour par semaine, être là pour tes enfants, ne plus répondre aux mails le week-end.
Ces deux trucs ne sont pas incompatibles en théorie. En pratique, dans ta tête, ils le sont. Et du coup, tu te sabotes pour ne pas atteindre un objectif qui te ferait en réalité perdre ce qui compte vraiment pour toi.
Ce n’est pas de la faiblesse. C’est de la cohérence inconsciente. Ton cerveau protège tes valeurs en te faisant rater l’objectif qui les menace. Le problème, c’est que si tu n’as jamais interrogé cet objectif, tu ne comprends pas pourquoi tu n’avances pas – et tu te juges.
Ce qu’on ne dit jamais assez, c’est que travailler ses blocages de réussite commence toujours par là : est-ce que l’objectif que tu poursuis est vraiment le tien ?
La loyauté familiale – le frein dont personne ne parle
Voilà le point qui m’a le plus interpellé dans cette analyse. Gauthey nomme un truc que les coachs business évitent généralement – parce que ça touche à quelque chose de plus profond que la stratégie.
Si dans ta famille, l’argent a toujours été rare. Si ton père s’est épuisé sans jamais réussir. Si tes grands-parents ont souffert financièrement pendant des décennies. Inconsciemment, réussir financièrement, c’est trahir le clan. C’est sortir du groupe. C’est ne plus être des leurs.
Depuis des générations, ils souffrent professionnellement sur tout ce qui est réussite financière. Si je commence à agir autrement et à obtenir des résultats différents, je ne ferai plus partie du clan.
C’est exactement le problème. Et c’est le genre de phrase qu’on n’entend jamais dans un webinaire sur la ‘croissance business’.
Le même mécanisme joue sur l’entourage amical ou amoureux. ‘Si je gagne beaucoup d’argent, je ne serai plus la même. Je serai moins appréciée. On va penser que j’ai changé.’ Ces croyances viennent souvent de l’enfance – les phrases entendues sur ‘les riches’ qui manipulent, qui exploitent, qui créent des guerres.
Gauthey propose un exercice simple : complète la phrase ‘gagner beaucoup d’argent, c’est…’ avec ce qui vient spontanément. Pas ce que tu penses devoir répondre. Ce qui arrive en premier, avant la censure. C’est là que se cachent les vraies croyances limitantes. (Et c’est souvent là que ça coince le plus.)
Pour aller plus loin sur la posture mentale qu’implique vraiment la réussite, l’épisode sur la posture de leader et la sécurité intérieure complète bien ce point.
L’histoire familiale de l’entrepreneuriat – quand papa a coulé sa boîte
Autre terrain de la peur de réussir : le vécu concret de l’entrepreneuriat dans la famille. Gauthey a accompagné des clientes dont le père avait coulé plusieurs sociétés. Ce que ça laisse comme trace dans une famille, c’est pas rien.
Des crises. De l’absence. Un père présent mais en mal-être profond. Des conflits autour de l’argent. Et toi, enfant, tu absorbes tout ça. Tu en tires une conclusion simple et définitive : l’entrepreneuriat, ça détruit une famille.
Des années plus tard, tu veux créer ton entreprise. Et quelque chose en toi résiste – sans que tu saches pourquoi. Ce n’est pas de la paresse. Ce n’est pas un manque de motivation. C’est cette conviction gravée à l’âge de 8 ans que réussir comme entrepreneur, c’est potentiellement perdre ce qui compte.
Bref, le passé joue encore. Et l’ignorer ne fait pas disparaître le frein.
Le burnout passé – la cause majeure que Gauthey identifie sur le terrain
Celui-là, c’est celui qu’elle voit le plus. Dans son expérience de coach et mentor, le burnout passé est la cause numéro un de la peur de réussir. Et son explication est chirurgicale.
Les entrepreneurs qui ont fait un burnout savent une chose que les autres ne savent pas : ils sont capables d’aller très loin – trop loin. Ils ont la preuve que leur moteur ne s’arrête pas tout seul. Qu’ils peuvent se détruire pour satisfaire les autres ou atteindre un objectif. Et ça, c’est terrifiant.
On sait qu’on va aller au bout quitte à complètement s’oublier, se perdre soit pour satisfaire l’extérieur, soit pour atteindre un objectif.
Voilà. C’est la peur de sa propre puissance, en quelque sorte.
Gauthey raconte sa propre expérience – et elle ne l’édulcore pas. Consultante à Paris pour une entreprise d’accompagnement humain, vers 2015. Une dirigeante qui exige que tout le monde soit ‘sur le front’ à l’approche des fêtes, période où les clients sont les plus fragiles. Personne ne doit être malade. Grand sourire obligatoire même avec des problèmes personnels.
Et elle, qui veut à tout prix que ses clients disent ‘c’est le meilleur investissement de ma vie’, elle donne tout. Jusqu’au jour de Noël – ou du Nouvel An, elle ne sait plus exactement – où elle fait une crise de colique néphrétique. Elle urine du sang. La douleur est telle qu’elle arrive à peine à parler, la mâchoire crispée. Elle a fait 15 crises en tout, créées par le stress émotionnel.
Avant je voulais qu’on m’aime à tout prix. Aujourd’hui, je veux qu’on m’aime pour qui je suis.
Cette phrase change tout. Ce n’est plus un conseil de coach. C’est un retour de quelqu’un qui a touché le fond et qui sait exactement de quoi elle parle.
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise – enfin, ce que j’aurais voulu entendre plus tôt – c’est que la peur de réussir après un burnout n’est pas irrationnelle. C’est une protection qui a du sens. Le problème, c’est quand cette protection te paralyse même dans un contexte où tu as les commandes.
Parce que là, précisément, c’est différent. Tu n’as plus de dirigeante qui t’impose ses règles. Tu es ta propre boss. Tu décides du nombre de clients, des horaires, des conditions de travail. La capitaine du bateau, c’est toi. Ce qui a causé le burnout – l’obéissance, l’impossibilité de dire non, la dépendance aux règles d’un autre – n’existe plus.
Sur ce sujet du vécu réel de l’entrepreneuriat, il y a d’ailleurs des parallèles intéressants avec d’autres témoignages de terrain.
Ce que ça change concrètement – et les limites de l’approche
Gauthey propose des outils concrets pour sortir de la peur de réussir. Rien de révolutionnaire dans la forme – mais dans le fond, ce sont des points que la plupart des coachs business contournent soigneusement.
Premier outil : définir ses non-négociables avant de lancer. Pas après. Avant. Combien d’heures maximum par mois ? Pas de réunions après 19h ? Arrêt de l’accompagnement si un client annule ses rendez-vous deux fois sans prévenir ? Ces règles, tu les fixes quand tu es calme – pas quand tu es dans l’urgence de remplir ta prochaine cohorte.
L’exemple qu’elle donne est concret : une cohorte d’accompagnement avec 10 places maximum. Si 15 personnes veulent s’inscrire, tu crées une liste d’attente. Tu n’ouvres pas une onzième place ‘juste cette fois’. Parce que ‘juste cette fois’, c’est le début du glissement.
Deuxième outil : accepter que rien n’est figé. Tu veux une équipe de cinq personnes ? Tu l’auras peut-être – et tu découvriras que ça ne te plaît pas du tout. C’est permis. Tu peux revenir en arrière. Tu peux changer de modèle. Tu ne sais pas ce que tu n’as pas encore vécu. (Ce qui est une vraie liberté, pas un échec.)
La limite de tout ça – et je préfère la nommer clairement – c’est que certaines des causes identifiées (loyauté familiale transgénérationnelle, traumatismes d’enfance profonds) dépassent le cadre du coaching business. Un workbook ou une session de clarification d’objectifs ne suffiront pas. Ça demande un travail thérapeutique réel, avec un professionnel de santé mentale. Gauthey le dit d’ailleurs elle-même : certaines de ces causes ‘se traitent de différentes façons’, ce qui est une façon honnête de dire que le coaching a ses limites.
Ce qui est utile dans son approche, c’est la cartographie. Identifier quelle cause te concerne – objectifs non alignés, loyauté familiale, histoire parentale de l’entrepreneuriat, burnout passé – pour savoir vers quoi orienter le travail. C’est différent de prétendre tout résoudre avec une liste de non-négociables.
D’ailleurs, la question de la comparaison aux autres entrepreneurs alimente souvent cette peur de réussir – sans qu’on fasse le lien. Tu te compares, tu te trouves ‘pas prête’, tu repousses encore.
Et pour ceux qui veulent aller plus loin sur les mécanismes de blocage, l’épisode complémentaire de Gauthey propose un exercice pratique pour se libérer de la peur de réussir – plus actionnable que la simple identification des causes.
La vraie question, au fond : est-ce que tu veux réussir selon ta définition – ou selon celle que tu as héritée sans le choisir ?











