La comparaison à la concurrence, c’est peut-être la chose qui coûte le plus cher aux entrepreneurs – pas en argent, mais en décisions prises pour les mauvaises raisons. Aurélie Gauthey, coach business et fondatrice du podcast Entrepreneuse née pour impacter, a vécu ça un matin ordinaire devant son ordinateur. Son équipe lui signale que de nouveaux coachs débarquent sur le marché, que tout le monde crée du contenu à tour de bras. Et là, en vingt minutes chrono, elle part en vrille mentale.
Ce qui est frappant dans son témoignage, c’est pas le fait qu’elle soit tombée dans le piège. C’est qu’elle a su s’en sortir – et qu’elle a décidé d’en faire un épisode de podcast enregistré en pyjama, doudou du matin à portée de main. Bref, c’est du brut. Et c’est exactement ce qu’on a besoin d’entendre.
Parce que la comparaison à la concurrence, on en parle souvent comme d’un défaut à corriger. Mais c’est plus compliqué que ça. C’est un mécanisme. Et comprendre d’où il vient change tout à la façon dont on prend ses décisions.
Ce matin où la comparaison à la concurrence a failli tout faire dérailler
L’image est précise : Aurélie Gauthey tourne en rond dans son bureau. Son équipe vient de lui montrer ce que font les autres coachs business – des nouveaux workbooks chaque été, des offres qui se réinventent trois fois par an, une cadence de création qui donne le tournis. Elle, de son côté, tourne avec les mêmes offres depuis trois ou quatre ans.
La pyramide est simple : l’Académie des entrepreneurs d’impact en entrée de gamme, les Challengeuses d’impact pour apprendre à vendre sans se vendre, le Mastermind Manifeste Illimité à partir de 3 000 euros par mois de chiffre d’affaires, et du mentoring individuel. Son challenge – le 15e – a le même titre, le même contenu. Que le premier.
« Ah mais tu sais, telle personne, tous les étés, elle a des nouveaux workbook, des nouveaux PDF, des nouveaux plein de choses. Ah bah cette personne aussi, elle crée sans arrêt du nouveau et là, j’ai eu un instant de ce qu’on a tous de comparaison. »
Dit comme ça, c’est du classique. Mais ce qui suit l’est moins.
Au lieu de foncer tête baissée créer quelque chose de nouveau, elle s’assoit. Elle se pose. Et elle commence à se demander d’où vient cette envie soudaine d’innover. Est-ce que c’est parce qu’elle a une idée qui la tient éveillée la nuit ? Ou est-ce que c’est parce que les autres le font, donc elle pense qu’elle devrait le faire aussi ?
La nuance est minime en apparence. En pratique, elle change tout.
Quand le système nerveux décide à ta place
Ce qu’Aurélie explique ensuite, c’est là que ça devient vraiment intéressant – et un peu inconfortable. Elle fait le lien entre son envie compulsive de créer du nouveau et quelque chose de beaucoup plus profond : un système nerveux habitué à l’urgence, à l’intensité, au « vite vite vite ».
« Quand j’ai connu la rue avec ma maman quand on a fait la cavale pendant 2 ans, je connaissais le il faut se cacher, il faut trouver des solutions vite, il faut être forte, il faut pas pleurer. »
Voilà. C’est pas une métaphore de coach. C’est une vraie histoire.
Elle a bossé comme une acharnée pendant trois ans – seule, tous les fronts, les soirées, les weekends. Son business a atteint une stabilité réelle, avec un chiffre d’affaires qui dépasse les 3 millions d’euros sur son challenge seul. Et maintenant que tout est calme ? Son système nerveux flippe. Parce qu’il ne connaît que l’urgence. Le calme lui semble suspect.
Ce que ça produit, c’est une confusion entre deux choses très différentes : l’envie de créer qui vient de l’espace et de la joie, et la pulsion de créer qui vient de la peur du vide. La comparaison à la concurrence est souvent le déclencheur de la seconde. Pas de la première.
Et franchement, la plupart des entrepreneurs que je croise font pas la différence. Ils confondent les deux. Du coup ils créent, ils lancent, ils pivotent – et six mois plus tard ils recommencent, épuisés, sans avoir compris pourquoi ça n’a pas pris.
La question qui change la comparaison à la concurrence
« À partir de quelle source ? » C’est la question qu’Aurélie pose à ses clients en mentoring, et qu’elle a dû se poser à elle-même ce matin-là. Pas révolutionnaire sur le papier. Dévastateur en pratique.
Parce que quand tu te demandes pourquoi tu veux faire quelque chose – vraiment, honnêtement – les réponses sont rarement flatteuses. Tu veux recruter ce prestataire parce qu’il est bon, ou parce que tu as la flemme de recommencer le processus ? Tu gardes cet employé parce qu’il correspond aux valeurs de ta boîte, ou parce que l’idée de recruter quelqu’un d’autre te pèse ?
« Vous avez une personne dans votre équipe avec qui ça se passe pas bien. Vous vous dites « OK, c’est sympa, elle me fait gagner du temps. » Par contre, elle me fait pas du tout gagner d’argent et je vois que les résultats ne performe pas depuis qu’elle est là, mais je la garde. À partir de quoi je le fais ? »
C’est exactement le problème.
La comparaison à la concurrence fonctionne de la même façon. Tu vois un concurrent lancer une nouvelle offre tous les trimestres, et tu te dis que tu devrais faire pareil. Mais à partir de quelle source ? Est-ce que tu as de l’espace, de l’énergie, une idée qui te tient vraiment ? Ou est-ce que c’est juste la peur de paraître has-been ?
Aurélie le dit elle-même – et c’est rare d’entendre un coach l’admettre aussi clairement : elle a failli tomber dans ce piège malgré quinze challenges au compteur et un business qui tourne. Le fait d’avoir conscience du mécanisme ne protège pas complètement. Ça aide juste à s’en sortir plus vite. Elle s’en est sortie en vingt minutes. Pas en cinq. En vingt.
Pour aller plus loin sur les coulisses d’un business entrepreneurial en maturité, son épisode bilan 2024 creuse exactement ce terrain – délégation, équipe, erreurs de management incluses.
Créer du nouveau : une question de vision, pas de concurrence
Revenons aux chiffres, parce que c’est là que la comparaison à la concurrence prend toute son absurdité. Aurélie Gauthey fait 15 challenges avec le même titre. Le même contenu, grosso modo. Et son challenge lui rapporte plus de 3 millions d’euros. Pendant ce temps, des coachs qui se réinventent trois fois par an galèrent à atteindre la moitié de ce chiffre.
Le problème de la nouveauté permanente, c’est qu’elle coûte. En énergie, en temps, en cohérence de marque. Chaque nouveau produit, c’est une nouvelle chose à expliquer, une nouvelle promesse à tenir, une nouvelle audience à convaincre. Et si le truc existant marche déjà, tu dépenses de l’énergie pour… quoi exactement ?
Ce que j’aurais voulu qu’on me dise – enfin, ce que j’aurais voulu entendre plus tôt dans ma propre carrière – c’est que l’innovation n’est pas une valeur en soi. C’est un outil. Et comme tout outil, son utilité dépend du problème qu’on essaie de résoudre.
Aurélie le formule comme ça :
« Est-ce que c’est juste pour la vision de mon entreprise ? Pour la vision que j’ai de mon entreprise dans 1 an, 2 ans, 3 ans. Qu’est-ce que je décide véritablement de créer ? Qu’est-ce qui est OK que je mette en place sachant que ça va obtenir des résultats mais tout en conservant de la simplicité, du plaisir et de l’équilibre de vie. »
Simplicité, plaisir, équilibre. Pas exactement le vocabulaire qu’on entend dans les discours sur la croissance et la disruption. Et c’est peut-être pour ça que ça sonne juste.
La question de la vision d’entreprise – pas la vision marketing, la vraie, celle qui dit vers quoi tu vas et pourquoi – c’est justement ce qui devrait piloter les décisions de création. Pas ce que fait le voisin. Sur les stratégies de lancement et go-to-market, d’ailleurs, les meilleurs résultats viennent rarement de l’imitation. Ils viennent d’une compréhension fine de son propre marché.
Le piège Yang : quand l’action devient une fuite
Il y a un concept qu’Aurélie glisse dans l’épisode et qui mérite qu’on s’y arrête : l’énergie Yang. C’est-à-dire l’énergie de l’action, du faire, du produire. Elle décrit l’ancienne version d’elle-même comme quelqu’un de « Yang actif dans le challenge, en faire toujours plus ».
Et elle pointe quelque chose de précis : quand tu as passé des années à construire dans l’urgence, le calme ressemble à un problème. Alors tu crées de l’agitation. Tu surveilles la comparaison à la concurrence. Tu te convaincas que tu dois innover. Pas parce que c’est juste, mais parce que le mouvement te rassure.
C’est un angle que les réflexions sur le management et les dynamiques humaines en entreprise abordent rarement aussi frontalement. La plupart des discours sur la performance restent à la surface – les KPIs, les processus, les outils. Le système nerveux du dirigeant, ça s’entend moins souvent dans les podcasts business.
Aurélie elle-même admet ne pas avoir de réponse définitive. Elle se donne deux mois de réflexion. Elle veut retravailler sa vision avant de décider quoi que ce soit. Ce n’est pas de l’indécision. C’est de la méthode.
Mais bon, cette posture-là – « je me laisse du temps avant d’agir » – elle est vraiment accessible quand ton business génère suffisamment pour que tu n’aies pas à prendre des décisions sous pression financière. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde. La limite est réelle.
Responsabiliser sans abandonner : le bord à ne pas dépasser
Un dernier élément de l’épisode qui m’a frappé. Aurélie raconte une situation avec une coach de son équipe qui arrive avec un problème. Réflexe habituel : régler le problème à sa place, protéger, absorber. Cette fois, elle fait autrement.
Elle lui dit, en substance : ce problème vient de toi. Trouve une solution et reviens vers moi avec elle.
Résultat ? La coach revient avec une solution qu’Aurélie n’avait pas envisagée. Et qui marche mieux que ce qu’elle aurait proposé.
C’est pas anodin. Ça parle d’une transformation du rapport aux équipes qui accompagne souvent la maturité d’un business. On passe de « je gère tout » à « je crée les conditions pour que les autres gèrent ». C’est ce que les discussions sur le management en hypercroissance décrivent aussi comme le vrai seuil de passage entre opérationnel et stratégique.
La comparaison à la concurrence, dans ce contexte, devient encore plus contre-productive. Parce qu’elle te remet dans une posture réactive – regarder dehors au lieu de regarder ce qui se passe à l’intérieur de ta structure, de ton équipe, de ta vision.
Et si la vraie question n’était pas « qu’est-ce qu’ils font de nouveau ? » mais « qu’est-ce que je veux vraiment construire, et avec qui ? »
Pour explorer les erreurs concrètes et les galères d’entrepreneur que les gens avouent rarement publiquement, ça peut aider à relativiser la pression de la nouveauté permanente.











