Les startups africaines tech ont un problème d’image en Europe. Pas d’image du tout, en fait. Demandez autour de vous qui connaît Flutterwave, Wave ou Diamo – vous aurez surtout des regards vides. Et pourtant, ces boîtes pèsent des milliards, opèrent sur des marchés de plusieurs centaines de millions de personnes, et certaines sont passées par Y Combinator. Damien Doumakerke, co-fondateur de The Guild et incubé à Station F, passe ses journées à matcher les meilleurs développeurs africains avec des startups européennes. Ce qu’il voit depuis cette position – à cheval entre deux continents – donne à réfléchir.
Le truc, c’est que l’Afrique ne manque pas de talent. Elle manque de visibilité. Et ces deux choses-là, on les confond trop souvent.
La fintech africaine : quand le vide devient une opportunité
21 % en 2012. 55 % en 2021. Ce sont les chiffres de la Banque mondiale sur la bancarisation en Afrique subsaharienne. En moins de dix ans, la proportion de la population ayant accès à un compte bancaire a plus que doublé. Et devinez qui a fait ce travail à la place des banques traditionnelles ?
Les startups africaines tech, clairement. Et plus précisément les fintechs, qui captent l’essentiel de l’énergie entrepreneuriale du continent. Damien le dit sans détour :
Si on prend les cinq premières licornes en Afrique random, je pense qu’on verra que quatre ou trois sont des Fintech. Parce que le problème de bancarisation et accès aux ressources financières, c’est un très gros problème en Afrique. Et c’est le secteur qui évolue le plus.
C’est exactement le problème. Et la solution en même temps.
Ce qui me frappe dans ce chiffre – 55 % de bancarisation en 2021 – c’est qu’il reste 45 % de la population subsaharienne hors du système. Soit plusieurs centaines de millions de personnes. Pour un investisseur qui cherche un marché adressable, c’est une taille que la plupart des secteurs européens n’atteignent même plus. Comparer ça au marché de la néobanque en France, où Revolut, N26 et une dizaine d’autres se battent sur les mêmes 68 millions d’habitants depuis une décennie…
Damien le formule d’une façon qui résume tout : en Europe, tu peux plus créer un Revolut. C’est fini. Mais en Afrique, tu peux. Parce qu’il n’y en a pas. Et ceux qui sont là n’arrivent même pas à capturer leur segment de marché.
Il cite même un cas assez dingue : le fondateur de Diamo, une fintech ivoirienne passée par Y Combinator 2022, lui a confié qu’il souhaitait voir plus de concurrents se lancer. Pas par masochisme. Parce que lui-même rencontre des problèmes de fintech qu’il ne veut pas résoudre – et qu’en Europe, il trouverait dix prestataires spécialisés pour ça. Le marché est tellement sous-équipé qu’une boîte leader appelle à la concurrence pour mieux grandir.
startups africaines tech et le mythe du développeur sans LinkedIn
Voilà une anecdote que j’aurais inventée si Damien ne l’avait pas racontée lui-même.
The Guild tombe sur un dev. Pas de profil LinkedIn. GitHub vide. Aucune trace numérique sérieuse. L’équipe hésite – on est en mode « mais il n’a pas l’air sérieux ». Et puis on parle avec lui. Et on découvre qu’il a travaillé pour des grandes entreprises aux États-Unis, en France, un peu partout dans le monde.
On dit mais comment tu as fait sans LinkedIn et tout et lui il nous explique qu’il passait juste les tests techniques. Aussi simple que ça.
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais ça remet en question à peu près tout ce qu’on croit savoir sur le recrutement tech.
Damien, lui-même ancien d’Épitech et développeur de plusieurs années d’expérience, a structuré The Guild autour d’un principe radical : oublie le CV, fais passer un test. Son processus de sélection est suffisamment exigeant pour que seuls 3 % des candidats passent. Trois pour cent. Sur des centaines de candidatures. Ce qui reste, c’est ce qu’il appelle le « top 3 % des devs en Afrique ». Et parmi ces profils, il y a des gens qui ont contribué du code à Firefox depuis leur chambre au Cameroun (ce qui est rare dans le secteur, et encore plus rare d’en avoir la preuve).
Le changement de mindset que ça demande du côté des entreprises clientes, c’est réel. Mais dans la tech, les tests algorithmiques ont toujours eu plus de poids que les diplômes – c’est peut-être le seul secteur où l’autodidaxie est une vraie voie d’entrée. Le recrutement dans le marketing digital pose les mêmes questions en France : diplôme ou compétence ? Sauf qu’ici, l’écart entre les deux est encore plus marqué.
Trois types de profils, un seul dénominateur commun : la faim
Ce que Damien décrit comme le « vivier de talent » africain, c’est en réalité trois trajectoires très différentes.
La première : l’autodidacte pur. Quelqu’un qui s’est formé seul, avec Internet – et pas le bon Internet d’il y a dix ans où on téléchargeait à 200 kilobits par seconde, mais le vrai haut débit, parfois via Starlink dans des zones reculées. Ces gens-là contribuent à des projets open source, passent des tests techniques à distance, et travaillent pour des boîtes américaines sans que personne ne sache où ils habitent.
La deuxième trajectoire : les Africains partis se former à l’étranger – souvent en Europe ou aux États-Unis – qui rentrent ensuite pour créer des startups. Ce profil-là apporte quelque chose de précieux : une double culture, une connaissance des standards internationaux, et une vraie connaissance du marché local.
Le troisième profil, c’est celui qui a grandi dans les entreprises locales – les licornes africaines, les boîtes en croissance – et qui a appris sur le tas, en juniors d’abord, puis en montant progressivement.
Nous ce qu’on fait, on tombe on tombe sur des gens extraordinaires tous les jours qui qui sont autonomes. Avant hier, on est tombé sur un gars qui a contribué du code source à Firefox étant en Afrique, on dit mais comment il a fait ça ?
Voilà. La question que tout le monde devrait se poser.
Et dans tout ça, Damien identifie un vrai problème qui n’a rien de technique : la communication. Les devs, en général, ne sont pas des « animaux sociaux » (sa formulation, pas la mienne). Du coup, The Guild a construit un playbook – un vrai travail d’éducation des deux côtés, entreprises et développeurs – pour que la collaboration à distance fonctionne. C’est souvent là que ça coince, d’ailleurs.
Silicon Mountain, Épitech Bénin : l’écosystème de formation qui se structure
Buea, au Cameroun anglophone, s’appelle Silicon Mountain. Pas par hasard. La ville a développé un écosystème tech suffisamment dense pour mériter la référence à la Silicon Valley – avec des universités qui calquent leurs programmes sur ceux des grandes écoles américaines, des professeurs venus d’ailleurs, et une culture de l’ingénierie qui tranche avec le reste de la région.
Damien l’a vécu de l’intérieur – il a fait l’université de Buea avant de rejoindre Épitech en France. Et quand il croise aujourd’hui des diplômés d’Épitech Bénin (l’école a ouvert une antenne là-bas, et elle était full dès l’ouverture), il est surpris de leur niveau. Il posait ses questions d’interview et se retrouvait à leur poser des questions sur leur cursus – parce qu’il reconnaissait la pédagogie d’Épitech, mais appliquée à des contextes qu’il n’avait pas anticipés.
Mais – et c’est une limite réelle qu’il faut nommer – il y a aussi beaucoup de mauvaises écoles. Des formations qui capitalisent sur la hype, enseignées par des gens qui ne sont pas développeurs. Le marché de la formation tech en Afrique ressemble à ce que la formation en marketing digital a connu en France il y a quelques années : une explosion de l’offre sans garantie de qualité, et des étudiants qui n’ont pas les outils pour faire le tri.
Laurent, l’animateur du podcast, glisse en passant qu’il faudrait un comparateur d’écoles. C’est une vraie piste, en fait. Pas glamour, pas sexy, mais probablement utile. Et un marché vierge, encore une fois.
Ce qui se passe en Afrique sur la formation, c’est un peu le reflet de ce qui se passe sur les startups africaines tech en général : des acteurs de qualité exceptionnelle, noyés dans un bruit de fond important, sans infrastructure claire pour les identifier.
Ce que les investisseurs européens ne comprennent pas encore
Saturation. C’est le mot qui revient quand Damien parle des marchés européens. En Europe, les secteurs sont saturés. La fintech, le SaaS, les marketplaces – tout a déjà ses acteurs dominants, ses consolidations, ses guerres de prix.
Les startups africaines tech opèrent sur des marchés où les problèmes de base ne sont pas résolus. Pas parce que les Africains n’ont pas essayé – mais parce que le continent a plusieurs décennies de retard d’infrastructure que les entreprises locales tentent de combler. Et ce retard, pour un entrepreneur, c’est une opportunité.
Damien cite Accenture comme exemple d’acteur qui a compris ça – pas pour y investir, mais pour y recruter. Des ESN françaises qui vont chercher des talents en Afrique, les font venir en France, les placent dans des entreprises. C’est une forme d’extraction de valeur qui n’est pas sans poser de questions (et c’est souvent là que le débat devient politique), mais qui prouve une chose : la qualité du vivier est reconnue par les acteurs qui savent recruter.
Pour les investisseurs, l’argument est différent. Damien le résume clairement : quand le marché est vierge, tu es le premier, tu capitalises. C’est brutal, c’est simple, c’est exact. Le problème, c’est que l’accès à ces marchés demande une connaissance locale que peu de fonds européens ont vraiment. Et c’est là que des plateformes comme The Guild jouent un rôle d’interface – pas seulement pour le recrutement, mais pour la compréhension du terrain.
Sur la question du développement à l’international, les startups européennes qui regardent l’Afrique font souvent la même erreur : elles appliquent des grilles d’analyse conçues pour des marchés matures. Ça ne marche pas.
The Guild : faire ce qui ne scale pas, en attendant de scaler
Paul Graham a une formule que Damien cite en entretien : « do things that don’t scale ». C’est exactement là où en est The Guild.
La boîte a quelques mois d’existence. Elle est incubée à Station F. Elle fait du matching manuel entre développeurs africains et startups européennes – avec un processus de sélection rigoureux, un travail d’éducation des deux côtés, et un playbook qui se construit au fil des missions. Rien de tout ça ne scale encore. Et c’est volontaire.
Le prochain défi que Damien identifie, c’est l’automatisation – notamment du processus de démarchage commercial. Parce que les startups européennes qui auraient besoin de ces profils ne savent pas que The Guild existe. Le problème n’est pas l’offre. C’est la distribution.
Beaucoup de gens ici en Europe ne savent pas qu’il y a des gars super bons en Afrique par exemple. En plus qu’ils parlent la même langue. C’est à peu près où ça se situe hein.
C’est exactement le problème. Et c’est un problème de marketing, pas un problème de produit.
Il y a aussi une question que Laurent pose et qui reste ouverte : que fait-on des 97 % qui échouent aux tests ? Damien y pense. Il parle d’un programme de formation éventuel. Mais pour l’instant, rien. C’est une limite réelle du modèle actuel – et une opportunité en soi pour quelqu’un d’autre.
Ce qui est intéressant dans la trajectoire de The Guild, c’est qu’elle ressemble à ce que font beaucoup de startups africaines tech elles-mêmes : construire d’abord, structurer ensuite. Sans attendre que tout soit parfait. Ce rapport à l’exécution – ce qu’on appelle parfois « avoir la dalle » dans le jargon startup – est peut-être ce qui différencie vraiment les écosystèmes en construction de ceux qui ont vieilli.
Les startups africaines tech ont grandi dans des contraintes que les startups européennes ne connaissent pas : infrastructure fragile, accès limité au capital, marchés peu documentés. Ce n’est pas un handicap. C’est une école. Et les entrepreneurs qui en sortent ont une résilience que les pitch decks ne savent pas mesurer. Reste à savoir si les investisseurs européens apprendront à lire ces profils avant que quelqu’un d’autre ne le fasse à leur place. Pour comprendre comment une stratégie go-to-market s’adapte à des marchés aussi différents, il faudra sans doute repenser pas mal de choses. Et sur la question plus large de comment les boîtes en hypercroissance gèrent leur marketing, les leçons africaines pourraient bien surprendre.











