ordinateur quantique

#78 : TECH : Introduction à l’ordinateur quantique (vous allez tout comprendre)

Épisode diffusé le 1 février 2023 par Bannouze : Le podcast du marketing digital !

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L’ordinateur quantique fascine, fait peur, et surtout – surtout – génère une quantité industrielle de bullshit. Blaise Vilion le sait mieux que quiconque. Chef de produit chez Alice et Bob, une des rares start-up françaises à vouloir construire une machine de ce type, il passe ses journées entre des frigos à 0,01 kelvin et des slides pour investisseurs. Et dans un épisode du podcast Bannouze, il a dit quelque chose qui m’a arrêté net : « plus je suis chez Bob, quelque part moins je suis expert ». Dans un domaine où tout le monde prétend tout comprendre, ça change.

Ce papier n’est pas un résumé de l’épisode. C’est ce que j’en retiens, après dix ans à couvrir des technologies qui promettent de tout changer et qui changent rarement ce qu’elles annoncent. L’ordinateur quantique, lui, promet moins – et c’est précisément ce qui m’intéresse.

Ce que « quantique » veut vraiment dire – et ce que ça ne veut pas dire

Commençons par le b.a.-ba, parce que la confusion commence là. Un ordinateur classique travaille avec des bits. 0 ou 1. Point. Depuis soixante ans, on empile des transistors pour que ces 0 et ces 1 circulent plus vite, en plus grand nombre, sur des puces de plus en plus petites. C’est brutal, c’est efficace, et c’est le fondement de tout ce qu’on appelle aujourd’hui « la tech ».

L’ordinateur quantique, lui, travaille avec des qubits – la brique de base de tout ça. Un qubit peut valoir 0, 1, ou les deux à la fois avec des probabilités différentes. C’est ce qu’on appelle la superposition. Et si tu mets deux qubits ensemble, leur état devient mathématiquement lié – intriqué – même si physiquement ils sont séparés.

Blaise le formule sans chichi :

« L’ordinateur quantique quelque part les deux mots sont simples. Ordinateur c’est un objet qui permet de faire des calculs et quantique, ça veut dire qu’il fait des calculs en utilisant les propriétés quantiques de la matière. »

Dit comme ça, ça a l’air simple. La réalité, c’est que manipuler des qubits sans les détruire demande des conditions quasi-impossibles à maintenir – d’où les frigos qui refroidissent à des températures proches du zéro absolu, bien plus froides que l’espace intersidéral. Mais bon, personne ne dit ça dans les communiqués de presse.

Ce qui est intéressant aussi, c’est l’histoire. On a eu l’idée d’ordinateur quantique en 1985, puis en 1995 – avec les travaux de Feynman et de Shor sur les algorithmes. On essaie depuis de construire la machine. (Ce qui rappelle Ada Lovelace qui invente le concept d’algorithme 200 ans avant que les ordinateurs classiques existent. L’informatique a toujours eu cette étrange habitude de penser les outils avant de les fabriquer.)

Une demi-douzaine de problèmes. Pas plus.

Voilà le truc que la hype efface systématiquement. L’ordinateur quantique n’est pas un ordinateur universel plus rapide. C’est une machine taillée pour un nombre très précis de problèmes – Blaise parle d’une demi-douzaine. Cryptographie, simulation moléculaire, optimisation complexe, certains aspects du machine learning. C’est tout.

Ça ne va pas remplacer ton laptop. Ça ne va pas faire tourner Excel plus vite. Ça ne va pas non plus servir au métaverse – Blaise est direct là-dessus : « il n’y a pas d’algorithme qui soit dédié au métaverse dans le monde du quantique ».

Mais ces quelques problèmes représentent des marchés de dizaines, voire de centaines de milliards de dollars. La cryptographie seule suffit à justifier l’investissement – parce que les algorithmes de Shor peuvent, en théorie, casser les systèmes de chiffrement RSA sur lesquels repose à peu près tout ce qu’on fait sur internet aujourd’hui. Ce n’est pas rien.

Ce cadrage mérite d’être retenu. Un ordinateur quantique surpuissant pour six cas d’usage, ça n’a rien de décevant – ça a tout d’un outil chirurgical dans un monde habitué aux massues. La question, c’est de savoir quand cet outil sera prêt. Et là, les réponses sont moins confortables.

L’avantage quantique : ce terme que tout le monde utilise mal

« L’avantage quantique utile » – c’est l’expression-clé dans le milieu. Le jour où un ordinateur quantique résout un problème réel qu’aucun ordinateur classique ne pourrait résoudre dans un temps raisonnable. Pas une démonstration de labo. Un vrai problème industriel, avec un vrai impact.

On n’y est pas. Pas encore.

« À court terme, on est vraiment dans une phase de recherche, on cherche à prouver que cette idée d’ordinateur quantique qui existe dans la tête des gens, elle est réalisable. Quand on aura montré qu’elle est réalisable, on l’aura pas forcément vraiment réalisé, on aura juste montré qu’on a les briques de base pour pousser la road map. »

Ce que j’aime dans cette formulation, c’est l’honnêteté un peu brutale. « Montrer que c’est réalisable » – pas « construire la machine ». Il y a au moins deux étapes entre les deux, et chaque étape prend des années.

Les plus optimistes dans le secteur – Alice et Bob se revendique parmi eux – parlent de 5 à 7 ans pour atteindre cet avantage quantique. Les moins optimistes regardent plutôt vers 15 ou 20 ans. Dans les deux cas, on est clairement dans du moyen-long terme. Et dans les deux cas, ceux qui prétendent avoir un planning précis au mois près mentent ou se trompent.

Pour comparaison : l’industrie du quantique a reçu 10 à 100 fois moins d’argent que le métaverse. Et le potentiel de disruption est, objectivement, sans commune mesure. Si tu cherches où les allocations de capital sont les plus déconnectées de la réalité… (mais c’est un autre sujet, et on pourrait en parler longtemps).

La France et l’ordinateur quantique : ce qui se passe vraiment

Cinq start-up françaises. Cinq techniques différentes. Supraconducteurs (Alice et Bob), ions piégés, atomes neutres, photons – chaque approche a ses défenseurs, ses avantages, et ses limitations. Et toutes ces start-up sont issues de filières académiques françaises qui ont décidé de jouer le jeu du transfert industriel.

C’est rare. Suffisamment rare pour que Blaise le souligne avec insistance. Ce transfert recherche-industrie n’a pas vraiment eu lieu lors de la révolution de l’intelligence artificielle en France. Il a eu lieu cette fois. Pourquoi ? Il ne sait pas exactement :

« Il se passe quelque chose dans le quantique qu’on a pas eu dans l’intelligence artificielle, c’est que tous les labos français ont joué le jeu. »

C’est exactement le problème habituel qui ne s’est pas posé. Et le prix Nobel de physique 2022 attribué à Alain Aspect – cofondateur d’une de ces start-up – a donné une légitimité mondiale à l’écosystème. Ce qui aide toujours pour lever des fonds face à Google et IBM.

Cela dit – et c’est ma nuance ici – avoir les meilleures briques académiques ne suffit pas. L’histoire de la French Tech face aux géants du cloud le montre : être brillant scientifiquement et tenir face à des acteurs américains qui ont dix fois ton budget sont deux choses distinctes. La question de la mise à l’échelle industrielle reste entière.

Le test magique – comment détecter le bullshit quantique en 3 secondes

C’est probablement le meilleur conseil pratique de tout l’épisode. Simple, brutal, efficace.

Blaise explique que la barrière perçue de complexité dans le domaine quantique – les maths difficiles, la physique contre-intuitive – est activement exploitée par des escrocs. Si tu te sens illégitime à remettre en question, tu avales tout. C’est mécanique.

Le test :

  • Remplace le mot « quantique » par le mot « magique » dans n’importe quelle phrase.

Si la phrase a exactement le même sens pour toi, tu es en train de te faire avoir. « Diététique quantique » devient « diététique magique » – bullshit immédiat. « Trading quantique » devient « trading magique » – même verdict. Le mot ordinateur quantique, lui, résiste au test parce qu’il désigne un objet technique précis avec une mécanique identifiable.

L’autre marqueur, c’est la surpromesse. Blaise insiste sur ce qu’il appelle « l’hiver quantique » – le scénario catastrophe où la hype emmène les promesses trop loin, les investisseurs déçus se retirent, et le domaine se retrouve dans une traversée du désert comme l’IA l’a connue dans les années 80-90. La communauté quantique, issue majoritairement de l’académique, est culturellement allergique à la surpromesse. Ce n’est pas un hasard.

Ce qui m’agace, c’est qu’on retrouve exactement les mêmes patterns qu’avec l’intelligence artificielle et le marketing : des vendeurs de rêve qui s’approprient un vocabulaire technique sans en comprendre les fondements, et qui finissent par brûler la crédibilité de tout un champ. La différence, c’est que dans le quantique, les spécialistes semblent vouloir éviter ça activement. On verra si ça tient.

Travailler dans l’ordinateur quantique : ce qu’il faut vraiment savoir

Bonne nouvelle d’abord : le secteur recrute. Depuis deux ans, les investissements ont créé des postes réels, pas juste des promesses de postes futurs. Alice et Bob, comme ses concurrentes, cherche des profils.

Mauvaise nouvelle ensuite : ce sont quasi exclusivement des postes très techniques. Thèse en physique quantique ou en informatique quantique – c’est un vrai plus, souvent un prérequis. Les métiers « autour » – ce que Blaise appelle le Quantum Engineering, tout ce qui touche à la construction des frigos, de l’électronique de contrôle, de l’architecture système – commencent à émerger, mais lentement.

Le raisonnement de Blaise sur le risque est intéressant. Dans le pire des cas, si l’ordinateur quantique ne décolle pas comme prévu, les compétences acquises sont transférables. Un physicien qui a travaillé cinq ans sur des systèmes cryogéniques, ça recrute partout dans la deep tech. C’est un filet de sécurité qui n’existe pas dans tous les paris technologiques.

Pour ceux qui veulent se former sans forcément viser un poste dans le secteur, Blaise cite trois ressources concrètes. Le PDF d’Olivier Ezratty – environ 1000 pages, chapitres segmentés par niveau – comme point d’entrée général. La communauté Qiskit d’IBM pour le côté pratique et le code. Les cours du MIT OpenCourseWare pour aller vraiment dans le fond scientifique. Et cerise sur le gâteau : sur les plateformes cloud de Microsoft ou Amazon, pour quelques dizaines d’euros, tu peux déjà jouer avec un vrai ordinateur quantique. En 2023. Maintenant.

Ce rappel sur les ressources me fait penser à un pattern qu’on retrouve souvent dans les nouvelles filières tech – comme l’avait montré la vague NoCode et ses impacts sur les métiers du marketing : les outils d’apprentissage arrivent avant les débouchés clairs, et ceux qui se forment tôt récoltent les bénéfices plus tard. C’est le pari ici aussi.

Sur le syndrome « je ne suis pas expert » – Blaise est direct. Tout le monde commence par cette phrase. Et cette barrière mentale est en partie construite par ceux qui ont intérêt à ce que tu te sentes illégitime. La physique quantique est difficile. Pas impossible. Et comprendre les grandes lignes ne nécessite pas de refaire un master. Il y a une différence entre utiliser un ordinateur quantique et construire un ordinateur quantique – de la même façon qu’entre faire du SQL et concevoir un moteur de base de données.

D’ailleurs, pour ceux qui s’intéressent à la logique produit derrière ces nouvelles technologies – comment on construit une feuille de route sur des paris à dix ans, comment on gère les attentes en interne et en externe – le métier de Head of Product dans des boîtes deep tech a quelque chose de particulier. Blaise vient du produit chez Criteo avant d’arriver chez Alice et Bob – et ce parcours n’est pas anodin. Il y a une vraie question sur comment les compétences « classiques » du product management s’adaptent à des timelines de développement qui se comptent en décennies plutôt qu’en sprints de deux semaines.

Reste que l’ordinateur quantique est encore, en 2023, une promesse plus qu’un outil. Une promesse sérieuse, documentée, avec de vrais scientifiques derrière et des milliards de dollars engagés. Mais une promesse. Et dans ce domaine comme dans tous les autres, la différence entre une promesse qui tient et une bulle qui éclate, c’est souvent la capacité à dire clairement ce qu’on ne sait pas encore faire.


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