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#60 : Retail > Comment le luxe s’adapte au digital

Épisode diffusé le 18 juin 2021 par Bannouze : Le podcast du marketing digital !

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Vitesse

Le luxe digital a mis vingt ans à arrêter de se comporter comme un enfant qu’on force à manger des légumes. Hermès et Gucci ont ouvert leurs premiers sites marchands au début des années 2000 – et pendant longtemps, c’était à peu près tout. Quelques pages produits, un listing austère, une ambiance ‘on est là parce qu’il le faut’. Et puis 2020 est arrivé. Et tout a basculé d’un coup, pas progressivement : d’un coup.

Nicolas Canoe le sait mieux que la plupart. Responsable du développement international mode et luxe pour T-Mall chez Alibaba, basé à Paris depuis 2018, il accompagne les maisons sur leurs projets de digitalisation en Chine. Dans l’épisode 60 du podcast Banoz, il a posé sur la table des chiffres qui font réfléchir et une vision du marché qui tranche avec les discours habituels sur le luxe et son rapport au web.

Ce qui m’a frappé en écoutant cet épisode, c’est qu’on ne parle pas d’une tendance. On parle d’un marché qui s’est réorganisé en profondeur – avec la Chine comme épicentre, et des marques européennes qui rattrapent leur retard à vitesse grand V. Ou pas. C’est là que ça devient intéressant.

Vingt ans de luxe digital à petit pas – et puis la falaise

Clairement, les maisons de luxe n’ont pas raté le digital par incompétence. Elles ont fait un choix. Longtemps, le retail physique était la priorité numéro un – les boutiques flagship, les ‘temples du luxe’ comme dit Nicolas, ces espaces où la marque s’exprime dans sa totalité. Le digital, c’était secondaire. Utile peut-être, mais pas structurant.

Ce qu’il faut retenir – enfin, ce que j’aurais voulu qu’on me dise à l’époque – c’est que le rythme n’était pas dicté par la peur du web. Il était dicté par la logique de la brand equity. Une marque de luxe ne peut pas se permettre de se retrouver partout, à tout prix, sans contrôle. C’est son fonds de commerce.

Elles ne le font pas à reculons, elles le font à leur rythme. Il y a un rythme de la marque d’abord et il y a le rythme aussi imposé par les situations qu’on doit affronter, notamment la pandémie.

Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais derrière cette phrase, il y a vingt ans d’une industrie qui a regardé le e-commerce de loin, en se disant que ce n’était pas pour elle.

Et puis le Covid. Fermeture des boutiques, zéro voyageur chinois en Europe, zéro trafic. Les marques qui n’avaient pas encore investi le digital n’avaient plus le choix. La pandémie n’a pas créé la tendance – elle a juste supprimé le temps de réflexion.

Résultat : le chiffre d’affaires du luxe sur le digital dans le monde est passé de 12% à 23% en un an. En Chine, certaines marques réalisent déjà près de 50% de leur CA sur des canaux numériques. 50%. Ce n’est plus une niche, c’est la moitié du business. Sur un segment où on vendait des sacs à main comme si Internet n’existait pas il y a cinq ans.

La question que personne ne pose vraiment : est-ce que cette accélération forcée a tenu la route sur la durée ? Ou est-ce qu’on a juste mis du sparadrap sur un modèle qui n’était pas prêt ?

La Chine a tout compris avant tout le monde – et ce n’est pas un hasard

50% des achats mondiaux de luxe. C’est ce que représentera le consommateur chinois d’ici 2025, selon Nicolas Canoe. Ce n’est pas une projection optimiste d’un commercial Alibaba – c’est une tendance déjà visible dans les chiffres actuels.

Avant la pandémie, le consommateur chinois achetait majoritairement à l’extérieur de la Chine – à Paris, à Milan, à Tokyo. Le tourisme de luxe était un marché en soi. Avec la fermeture des frontières, tout ce flux d’achat s’est rapatrié. Le premier consommateur de luxe au monde est devenu le premier marché du luxe au monde. Ce n’est pas la même chose.

Avec la pandémie, tout s’est inversé, puisque les consommateurs ne pouvant plus voyager ont consommé en Chine directement. On s’intéresse à la Chine depuis très longtemps parce que c’était le premier consommateur de luxe au monde et aujourd’hui, ça devient le premier marché du luxe au monde.

C’est exactement le problème que la plupart des marques européennes n’avaient pas anticipé.

Mais ce qui est vraiment structurant dans le cas chinois, c’est l’écosystème digital lui-même. En Chine, on ne parle pas d’omnicanalité comme on en parle en France – un buzzword qu’on utilise dans les slides et qu’on applique mal dans la réalité. On parle de New Retail : une intégration entre online et offline qui est native, profonde, et portée par un consommateur qui est mobile-first depuis des années. Le paiement sur mobile, les QR codes en boutique, le live shopping comme canal d’achat principal : ça n’est pas une innovation en Chine. C’est le comportement standard.

Pour aller plus loin sur la façon dont le digital réorganise les points de vente physiques, l’épisode sur la transition phygitale pour les retailers pose bien les enjeux côté marques françaises.

T-Mall Luxury Pavilion – la plateforme dédiée aux marques premium au sein de T-Mall – a été lancée fin 2017. Nicolas Canoe est arrivé en 2018. Ce qui signifie que le projet est jeune. Très jeune. Et qu’il a déjà transformé la façon dont les maisons de luxe abordent la Chine.

Le live shopping, c’est bien – mais ce n’est que l’emballage

Galeries Lafayette pendant le premier confinement. Des vendeurs derrière une caméra, en direct, qui présentent des produits à des clients confinés. C’est l’exemple que cite Nicolas pour illustrer le live shopping à la française – et c’est un bon exemple, parce qu’il montre à la fois le potentiel et la limite.

En Europe, le live shopping reste majoritairement transactionnel. On montre un produit, on donne le lien, on vend. C’est efficace. C’est mesurable. Et c’est – franchement – assez pauvre comparé à ce qui se fait en Chine.

En Chine, on n’entend pas que des produits. On peut aussi vendre si je peux me permettre des expériences. Le live shopping qu’on voit ici en Europe, c’est vrai que c’est plutôt lié à une tendance de la recherche du chiffre d’affaires, donc du produit lui-même.

Voilà. La nuance est là, et elle est énorme.

Le luxe digital ne peut pas se résumer à mettre un beau produit en face d’une caméra et espérer que ça convertisse. Ce n’est pas comme ça que ça marche sur des segments haut de gamme. Le consommateur de luxe – qu’il soit à Shanghai ou à Paris – achète une histoire, un savoir-faire, une appartenance. Si le live shopping ne raconte pas ça, il devient un canal discount déguisé.

Les technologies que Nicolas mentionne vont plus loin : réalité augmentée, réalité virtuelle, holographie. Ce sont des outils qui placent le consommateur au centre d’une expérience, pas juste devant une fiche produit améliorée. Et c’est là que le luxe digital trouve sa cohérence – quand le digital renforce l’expérientiel au lieu de le remplacer.

(Ce qui est rare dans le secteur : des marques qui ont vraiment réussi à faire les deux simultanément. La plupart choisissent l’un ou l’autre.)

Pour comprendre comment le retail media s’insère dans ces dynamiques, l’épisode dédié au retail média donne un éclairage complémentaire utile.

Brand equity : comment le luxe digital protège ce qu’il a mis cent ans à construire

C’est la question que pose Laurent dans l’interview – et c’est la bonne question. Si une maison de luxe se retrouve sur toutes les plateformes, dans tous les comparateurs, avec des prix visibles partout : est-ce qu’elle ne devient pas banale ?

Nicolas répond en deux temps. D’abord, le choix de la plateforme. Pas toutes les plateformes. Les bonnes plateformes – celles qui donnent à la marque un contrôle total sur son contenu, sa distribution, sa logistique, sa communication. Sur T-Mall, une marque ouvre un flagship digital : c’est son environnement, pas celui de la plateforme. Elle décide de ce qui s’affiche, comment, dans quel contexte.

Ensuite, la qualité du contenu. Et là, on touche quelque chose de structurant dans la stratégie de luxe digital :

  • Le contenu doit être immersif, pas seulement informatif – l’expérience prime sur la fiche technique

Le savoir-faire et l’héritage de la marque doivent apparaître dans chaque touchpoint digital – pas uniquement dans les boutiques physiques. Et la personnalisation, rendue possible par la data, est le vrai levier de différenciation à l’heure où tout le monde fait du luxe digital.

Ce que ça signifie concrètement : une marque qui arrive sur T-Mall sans stratégie de contenu, sans narrative cohérente, sans personnalisation – elle va se fondre dans la masse. Et dans un écosystème aussi compétitif que le marché chinois, se fondre dans la masse, c’est perdre.

(Et c’est souvent là que ça coince : les équipes marketing veulent aller vite, les équipes brand veulent protéger l’image. Le luxe digital vit dans cette tension en permanence.)

Sur la question de comment performer dans un environnement e-commerce ultra compétitif, l’épisode sur les 5 étapes pour performer en e-retail marketing est une bonne ressource complémentaire.

Les 5 fondamentaux pour lancer une marque de luxe digital sur T-Mall – et ailleurs

Nicolas structure sa réponse autour de plusieurs points concrets. Pas une liste de conseils génériques – des points de passage obligés quand on cherche à s’implanter sur un marché comme la Chine.

Premier point : avoir une stratégie claire et une équipe solide. Ça paraît évident. Ça ne l’est pas. Beaucoup de marques arrivent sur T-Mall avec des équipes sous-dimensionnées, sans expertise locale, en pensant que la plateforme va faire le travail à leur place. Elle ne le fait pas.

Deuxième point : connaître les écosystèmes. T-Mall n’est pas Amazon. AliExpress n’est pas eBay. Alipay n’est pas PayPal. Ce sont des systèmes avec leurs propres logiques, leurs propres audiences, leurs propres mécaniques d’engagement. Arriver sans cette connaissance, c’est arriver en aveugle sur un marché qui ne pardonne pas.

Troisième point – et c’est celui que j’aurais mis en premier – choisir le bon partenaire opérationnel. En Chine, vous avez besoin d’un partenaire local pour opérer sur T-Mall. Ce n’est pas optionnel. Et le choix de ce partenaire peut faire ou défaire un projet. Nicolas est direct là-dessus :

Ça nécessite là aussi pas seulement une connaissance du marché, des écosystèmes et cetera, mais une connaissance évidemment de ses partenaires, en tout cas un choix qui va être décisif dans la réussite, le succès d’un projet par exemple, sur un flagship sur T-mall.

Quatrième point : connaître ses consommateurs. Sans ça, tu crées des contenus pour toi – pas pour eux. La data disponible sur T-Mall est d’une richesse incomparable par rapport aux standards européens. Mais encore faut-il savoir quoi en faire, et pour quelle audience.

Cinquième point : le contenu. Vidéo en priorité, parce que les millenials et la gen Z ne consomment pas autrement. Et du contenu qui porte les valeurs de la marque, son héritage, son savoir-faire – pas juste ses SKUs. Bref, du luxe digital qui ressemble à du luxe, pas à du e-commerce ordinaire habillé en premium.

Pour comprendre comment des marques plus agiles naviguent dans ces logiques de plateforme, l’épisode sur la stratégie marketing digital d’une marque food tech donne un angle différent mais utile sur la gestion de la brand equity en ligne.

Une limite que je dois mentionner ici : tout ce que Nicolas décrit s’applique parfaitement aux grandes maisons, aux groupes qui ont les budgets pour construire un flagship digital sur T-Mall, recruter des équipes, développer des contenus en local. Pour une marque de taille moyenne qui veut tester le marché chinois, le ticket d’entrée reste élevé. Ce n’est pas dit explicitement dans l’épisode – mais c’est la réalité du terrain.

Alibaba en France : cinquante personnes pour un trillion de dollars de volume d’affaires

Un détail qui m’a arrêté dans l’interview : le bureau France d’Alibaba compte moins de cinquante personnes. Pour un groupe qui génère plus d’un trillion de dollars de volume d’affaires. C’est soit un modèle d’efficacité absolue, soit un signe que la présence internationale reste encore embryonnaire par rapport au poids réel du groupe.

Nicolas le reconnaît lui-même – la globalisation d’Alibaba à l’extérieur de la Chine a débuté il y a cinq ans. Pour un groupe qui a plus de vingt ans d’existence, c’est peu. Le bureau France couvre plusieurs business units : T-Mall pour le B2C, AliExpress pour le cross-border, Alipay, le cloud, Fliggy pour le voyage. Autant de sujets différents, autant d’expertises nécessaires – pour une équipe qui tiendrait dans un open space de taille moyenne.

Ce que ça dit sur le luxe digital en particulier : les marques qui travaillent avec Alibaba en France ont accès à une expertise pointue, mais dans un contexte où les ressources locales restent concentrées. Le pendant positif ? Les gens qui bossent là-dessus le font parce qu’ils y croient vraiment. Ce n’est pas une business unit de 300 personnes où le dossier tourne entre quatre chefs de projet.

Reste à voir si cette organisation tient à mesure que le marché chinois du luxe digital continue de peser. Parce que 50% des achats mondiaux de luxe en 2025, ça va demander beaucoup plus qu’une cinquantaine de personnes à Paris pour accompagner les marques qui veulent y être.

Questions fréquentes

Le luxe digital est-il compatible avec la protection de la brand equity ? +
Oui, mais à condition de choisir les bonnes plateformes. Sur T-Mall par exemple, une marque ouvre un flagship digital qu'elle contrôle entièrement : contenu, prix, logistique, communication. La clé, c'est de ne pas laisser la plateforme dicter l'expérience. Les maisons qui ont réussi leur transition vers le luxe digital sont celles qui ont maintenu ce contrôle tout en proposant un contenu immersif qui raconte leur savoir-faire.
Pourquoi les marques de luxe digital sont-elles plus avancées en Chine qu'en Europe ? +
Parce que le consommateur chinois est mobile-first depuis des années. Le paiement mobile, le live shopping comme canal d'achat principal, l'intégration online-offline : ce sont des comportements natifs en Chine, pas des innovations. En Europe, on rattrape encore ce retard. Et la Chine représentera 50% des achats mondiaux de luxe en 2025 - ce n'est plus un marché secondaire.
Comment lancer une marque de luxe sur T-Mall ? +
Il faut une stratégie claire, une équipe solide, et surtout un partenaire opérationnel local - c'est obligatoire pour opérer sur T-Mall. Ensuite : connaître les écosystèmes, définir ses audiences précisément, et produire du contenu vidéo de qualité qui porte les valeurs de la marque. Le luxe digital sur T-Mall, ce n'est pas un listing de produits. C'est un flagship avec une expérience complète.
Le live shopping fonctionne-t-il pour les marques de luxe ? +
En Chine oui - mais pas de la même façon qu'en Europe. En Chine, le live shopping vend aussi des expériences, pas seulement des produits. En Europe, il reste surtout transactionnel. Pour une marque de luxe digital, l'enjeu est de ne pas réduire le live shopping à un outil de conversion basique, mais d'en faire un vecteur d'expérience de marque.
Quel est le poids du marché chinois dans le luxe digital mondial ? +
Le consommateur chinois est déjà le premier consommateur de luxe au monde, et avec le phénomène de rapatriment des achats depuis la pandémie, la Chine est devenue le premier marché du luxe au monde. Certaines marques y réalisent déjà près de 50% de leur chiffre d'affaires sur le digital. Le luxe digital mondial se joue en grande partie en Chine.
Quelles technologies le luxe digital utilise-t-il pour engager les consommateurs ? +
Au-delà du live shopping, les marques investissent dans la réalité augmentée, la réalité virtuelle et les technologies holographiques pour créer des expériences immersives. L'objectif : placer le consommateur au coeur de l'expérience de marque, pas juste lui montrer un produit. La personnalisation, rendue possible par la data, est le levier de différenciation central dans le luxe digital aujourd'hui.

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