L’inbound marketing a quelque chose d’un peu étrange : tout le monde en parle, la plupart des boîtes disent le pratiquer, et pourtant, quand tu regardes ce qui se fait réellement, c’est souvent du contenu recyclé, des workflows automatisés à la chaîne, et des tunnels de conversion qui sentent le template à trois kilomètres. Jules Pérignon, sales manager chez HubSpot depuis 2015, l’a dit sans détour dans un épisode du podcast Baze : pratiquer l’inbound marketing comme on le faisait il y a cinq ans, c’est rater complètement le coche.
Ce n’est pas rien, venant de quelqu’un qui bosse chez l’éditeur qui a – littéralement – inventé le mot. Et c’est précisément pour ça que j’ai voulu creuser cette conversation. Pas pour faire un résumé de plus. Mais parce que derrière les formules convenues, il y avait quelques trucs qui méritent vraiment qu’on s’y arrête.
Parce que la vraie question n’est pas de savoir si l’inbound marketing fonctionne encore. C’est de comprendre pourquoi il a autant déçu – et ce qu’il reste à faire avec.
L’inbound marketing, la définition qu’on vous donne – et celle qui compte vraiment
Jules Pérignon commence par le classique. L’inbound marketing, c’est une méthodologie pour amener les clients potentiels vers vous, plutôt que d’aller les chercher de force. L’opposé de l’outbound, où vous poussez vos produits sans qu’on vous ait rien demandé.
Dit comme ça, ça semble évident. Presque trop.
Mais ce qu’il développe ensuite, c’est là que ça devient intéressant. La méthodologie se déploie sur trois niveaux distincts : attirer, interagir, fidéliser. Et la plupart des entreprises n’en voient qu’un seul – le premier.
« L’inbound marketing, ça va être utilisé pour attirer des visiteurs, pour les convertir en client, et également ensuite faire en sorte que vous puissiez les fidéliser. »
Voilà. C’est exactement là que le truc se complique en pratique.
Parce que fidéliser via de l’inbound, ça peut vouloir dire des chatbots, des enquêtes de satisfaction, du service client augmenté. Ce n’est plus juste « écrire des articles de blog ». Et pourtant, combien de directions marketing pensent encore que l’inbound marketing, c’est synonyme de content marketing au sens strict ? Beaucoup trop. (C’est souvent là que ça coince, d’ailleurs.)
Sur la question B2B vs B2C, Jules apporte une nuance utile : 83 % des consommateurs font des recherches en ligne avant d’acheter. Ce chiffre inclut le B2C. Donc non, l’inbound n’est pas réservé aux éditeurs de logiciels ou aux cabinets de conseil. Mais l’angle change. En B2B, on éduque sur le produit, on montre comment il résout un problème. En B2C, on joue la carte émotionnelle, l’appartenance à une marque. Ce sont deux grammaires différentes pour le même mot.
Ce qui a vraiment changé depuis 2015 – et ce que personne n’ose dire franchement
Là, Jules Pérignon lâche quelque chose de rare pour quelqu’un qui vend un outil d’inbound marketing : une vraie autocritique du secteur.
Trois constats, nets.
Premier : le SEO n’est plus ce qu’il était. Il y a sept ans, un article de blog bien rédigé pouvait se retrouver en première page de Google assez vite, quel que soit le thème. Aujourd’hui, c’est fini. La concurrence est tellement dense que sans stratégie de mots-clés solide, sans autorité de domaine construite dans la durée, tu n’existes pas. L’inbound marketing qui repose uniquement sur « on va bloguer » est mort depuis un moment.
Deuxième : la portée organique sur les réseaux sociaux s’est effondrée. LinkedIn, Facebook – tout le monde a réduit la visibilité des contenus non sponsorisés. Pourquoi ? Parce que vendre de la publicité, c’est leur modèle économique. Ce n’est pas un complot, c’est de la logique pure. Mais ça change radicalement le calcul pour les marques qui pensaient qu’un bon post LinkedIn suffisait à générer des leads.
« Les réseaux sociaux, ils ont très bien compris qu’il était plus intéressant pour eux de vendre des contenus sponsorisés. »
C’est dit simplement. Et c’est brutal.
Troisième point – et celui-là, Mathieu, l’un des animateurs, l’amène en direct : les prospects commencent à se braquer. À force de recevoir des ebooks, des webinaires, des séquences email soigneusement orchestrées, ils ont compris le mécanisme. Ils savent qu’ils entrent dans un tunnel. Et certains n’ont plus envie d’y entrer.
« Je comprends si un spécialiste de l’autre côté se dit : ah, ils essayent de m’emmener dans leur tunnel de conversion. »
Jules reconnaît le problème. Il ne le nie pas. Mais il défend quand même l’idée que le contenu reste fondamental – parce que 75 % des consommateurs savent déjà ce qu’ils veulent acheter avant de prendre leur décision. Et ils le savent grâce au contenu. C’est un argument solide. Mais ça ne règle pas la question de la fatigue. Les deux peuvent être vrais en même temps.
Pour aller plus loin sur la façon dont les comportements des utilisateurs évoluent sur les plateformes sociales, les mythes et réalités du social media valent le détour – les mêmes questions y reviennent, avec d’autres angles.
Les clés de succès d’une stratégie d’inbound marketing – sans la langue de bois
Ce que Jules dit ici, franchement, la plupart des agences ne veulent pas l’entendre. Parce que ça réduit leur scope d’intervention.
La première clé : définir une vision avant de lancer quoi que ce soit. Pas une roadmap. Pas un planning éditorial. Une vision. C’est-à-dire : quel résultat précis je veux obtenir, et pourquoi je pense que l’inbound marketing est la bonne réponse à ce problème ?
« Les entreprises qui vont se mettre dans l’inbound marketing et qui vont lancer le marketing automation avec, elles vont pas avoir une idée claire de ce qu’elles souhaitent mettre en place, de ce qu’elles souhaitent résoudre. »
Dit comme ça, ça a l’air simple. Mais ça ne l’est pas du tout.
La deuxième clé : être honnête sur ses capacités internes. Jules le dit sans détour – vous n’avez pas besoin d’être expert pour démarrer. Mais la création de contenu, c’est un vrai métier. Si vous ne savez pas le faire en interne, faites-vous aider. La distribution, elle, est largement facilitée par les outils disponibles aujourd’hui. C’est le bon dosage entre les deux qui change tout.
Et ici, Mathieu soulève quelque chose que je trouve juste : l’inbound marketing est un catalyseur de compétences. Email, automation, copywriting, SEO, social media – ça touche à tout. Ce qui veut dire que la capacité d’une marque à vraiment l’implémenter dépend directement de ses ressources humaines. Pas de son budget. De ses compétences réelles.
(Ce qui est rare comme grille de lecture dans un secteur où on vous vend des plateformes comme des solutions magiques.)
Sur la question du social selling en B2B et du rôle de LinkedIn dans une stratégie de contenu, il y a un épisode entier du même podcast qui va beaucoup plus loin sur les mécaniques concrètes.
Chatbot, vidéo, IA : ce que l’inbound marketing devient vraiment
Trois outils émergent clairement dans la conversation. Pas comme gadgets. Comme changement de paradigme.
Le chatbot d’abord – mais pas n’importe lequel. Jules fait une distinction nette entre le chatbot de 2017, celui qui répondait « Manon » à tout le monde et frustraît les utilisateurs, et ce qui arrive maintenant. Des chatbots alimentés par du machine learning, capables de gérer des requêtes complexes, de recommander des produits, d’imiter certains aspects du comportement humain. Il parle même de « chatbot avec de l’empathie ». C’est ambitieux. Mais pas délirant, si on regarde ce que les LLM permettent aujourd’hui.
L’ouverture de l’API WhatsApp Business, mentionnée dans la conversation, est un signal fort : les marques cherchent des canaux d’interaction plus directs, plus instantanés, moins filtrés par des algorithmes de reach. Pour approfondir ce sujet des chatbots et de leurs usages réels, un épisode entier consacré aux chatbots marketing donne une perspective complémentaire très utile.
La vidéo, ensuite. Et là, Jules sort un chiffre qui m’a arrêté : dans une étude HubSpot auprès de plus de 3 000 clients, quand on demandait aux gens ce qu’ils voulaient voir de la part des marques qu’ils suivaient, la vidéo arrivait en tête. En bas du classement ? Le PDF.
Le PDF. En 2021. Personne n’avait envie d’un PDF.
90 % des clients déclarent que la vidéo peut les aider à prendre une décision d’achat. C’est un chiffre massif. Et pourtant, combien de landing pages inbound marketing proposent encore un ebook téléchargeable comme première conversion ? Beaucoup trop. Le format a 15 ans de retard sur le comportement des utilisateurs.
Sur la montée en puissance de l’audio et de la vidéo comme canaux marketing, le marché de l’audio digital est un angle complémentaire qui mérite attention – les dynamiques sont liées.
Le troisième outil : le marketing automation alimenté par l’IA. Pas l’automation classique – les séquences email déclenchées par des comportements. Mais quelque chose de plus adaptatif, qui apprend, qui ajuste. C’est encore en développement pour la majorité des acteurs mid-market. Mais c’est clairement là que le secteur va.
Ce que l’inbound marketing apprend du confinement – et ce qu’on préfère oublier
Laurent soulève un point que je trouve sous-estimé dans la conversation : le confinement a provoqué une overdose de contenu inbound. Les entreprises, privées de contact physique, ont massivement produit des webinaires, des ebooks, des séquences email. Le tout en quelques semaines.
Résultat ? Une saturation brutale. Les prospects ont été noyés. Et leur niveau de méfiance a monté d’un cran.
Ce n’est pas une critique de l’inbound marketing en soi. C’est une critique de sa pratique industrielle, déconnectée de toute considération pour l’expérience réelle du destinataire. Jules répond avec l’argument de la patience – l’inbound prend du temps, il ne faut pas juger après un mois. C’est vrai. Mais ce n’est pas exactement ce dont parlait Laurent.
La vraie tension, elle est là : l’inbound marketing demande de la régularité, de la cohérence, du temps long. Mais les directions marketing sont évaluées sur des cycles courts. Du coup, on surproduit. On automatise tout. Et on perd précisément ce qui faisait la valeur du truc au départ – la sensation d’une conversation utile plutôt que d’un tunnel de vente.
Jules ne dit pas que l’inbound marketing est mort. Il dit qu’il doit être repensé. Que la création de contenu ne suffit plus à elle seule. Que la différenciation passe par la qualité, la patience, et des formats nouveaux.
C’est honnête. Mais est-ce que les organisations ont vraiment envie d’entendre ça, quand elles ont déjà investi dans une plateforme, une agence, et une roadmap éditoriale ?
Sur la question du personal branding comme levier d’inbound individuel – un angle souvent négligé – comment booster son personal branding sur LinkedIn donne des pistes concrètes qui complètent bien ce panorama.
Ce que j’aurais voulu qu’on creuse davantage
Une limite assumée : cette conversation date de 2021. Depuis, l’IA générative a complètement reconfiguré la création de contenu. Ce qui était une compétence rare – écrire 800 mots corrects sur un sujet technique – est maintenant accessible à n’importe qui en dix minutes.
Ce qui veut dire que la barrière à l’entrée de l’inbound marketing a chuté. Radicalement. Et que la saturation de contenu dont Jules parlait est devenue exponentiellement plus intense depuis.
Mais ça veut aussi dire que la différenciation par la qualité, par le point de vue, par l’expertise réelle – c’est-à-dire exactement ce que Jules préconisait – est devenue encore plus critique. Pas moins.
L’inbound marketing ne meurt pas parce que tout le monde le pratique. Il mute. Et ceux qui continuent à le pratiquer comme en 2015 – le blog SEO générique, la séquence email à 5 messages, le webinar mensuel – vont effectivement disparaître des radars. Pas parce que la méthode est mauvaise. Parce qu’ils n’ont pas compris que la méthode n’a jamais été le produit fini.
Bref. Jules Pérignon a mis des mots précis sur des intuitions que beaucoup avaient sans oser les formuler. C’est déjà pas mal pour 22 minutes de podcast.











