La peur de réussir – pas la peur d’échouer, l’autre, celle dont on ne parle presque jamais – est probablement ce qui bloque des milliers d’entrepreneurs en France en ce moment même. Aurélie Gauthey, coach business qui a accompagné plus de 4 000 entrepreneurs, en est convaincue. Et ce qu’elle raconte dans son podcast Née pour impacter m’a arrêté net.
Une entrepreneurE en séance de coaching. Des années à tourner en rond, des projets lancés, abandonnés, relancés. Aurélie lui pose la question directe : « Et si tu réussissais, il se passerait quoi ? » Un silence. Puis les larmes. « J’ai peur de perdre ma fille. » Voilà le vrai blocage. Pas le business plan. Pas le marché. Pas la concurrence.
Ce qui m’a frappé, c’est que cette réponse n’est pas un cas isolé. Aurélie le dit clairement : récemment, de plus en plus de ses clientes lui sortent exactement ce type de réponse. La peur de réussir prend des formes tellement personnelles, tellement enfouies, qu’on ne la reconnaît même pas quand elle est là. On la confond avec de la flemme. Avec un manque de méthode. Avec un problème de stratégie.
Et c’est là que ça devient intéressant – et parfois un peu inconfortable.
Quand la peur de réussir se déguise en procrastination
Le symptôme numéro un ? Tu travailles. Vraiment. Tu te donnes corps et âme, tu es – comme dit Aurélie – « accroché à ton bureau comme une moule à son rocher. » Mais à chaque fois que tu arrives au moment critique – lancer une offre, vendre, publier, pitcher – quelque chose se passe.
Une nouvelle idée surgit. Une intuition. Un besoin urgent de créer un nouveau programme. Un changement de direction complet. Et tu repars à zéro.
« Tu t’autosabotes. Tu as toujours cette sensation de revenir à zéro, de pas avancer, de pédaler dans la choucroute, voir même à chaque fois qu’il t’arrive le moment d’être au pied du mur, tu es prête à lancer ton événement, à proposer ton offre, à vendre, bah, c’est là que tu mets en place une stratégie d’évitement. »
C’est exactement ça. Pas de la paresse – une stratégie d’évitement sophistiquée que le cerveau habille en créativité.
La peur de réussir est perverse parce qu’elle ressemble à de l’énergie. Tu bouges, tu crées, tu changes. Mais tu ne traverses jamais la ligne. Ce pattern – et c’est ce que j’aurais voulu qu’on m’explique bien plus tôt dans ma propre carrière – n’a rien à voir avec tes compétences ou ton offre. C’est une protection. Le cerveau qui dit : « si je n’arrive jamais vraiment au bout, je ne risque pas de perdre ce que j’ai maintenant. »
Et la cliente d’Aurélie qui pleure dans cette séance de coaching ? Elle ne sabotait pas son business par manque de motivation. Elle protégeait sa relation avec sa fille. Dans sa tête, réussir = travailler 80 heures par semaine = ne plus être présente. Logique implacable. Fausse, mais implacable.
Le premier exercice : écrire « si je réussis, je vais… »
Aurélie propose un exercice en plusieurs étapes. Simple en apparence. Mais franchement, la plupart des gens le feront à moitié – en mode lecture, en se disant « ouais j’ai compris » – et rateront l’essentiel.
Elle insiste là-dessus. Comprendre dans sa tête, c’est insuffisant. Elle parle de « structure » – le corps, l’énergie, tous les corps – et pour les gens peu habitués au vocabulaire développement personnel, ça peut sembler perché. Mais derrière la formulation, l’idée tient : une prise de conscience intellectuelle ne change pas un comportement ancré. Il faut passer par l’expérience.
L’exercice, concrètement :
- Tu prends trois grandes respirations. Tu laisses le mental de côté – vraiment, pas juste lire la consigne.
Ensuite tu complètes « Si je réussis, je vais… » jusqu’au bout. Trois heures si nécessaire. Quatre lignes si c’est tout ce qui vient. Puis tu fais la même chose avec « Si j’échoue, je vais… ». Ce qui ressort de ces deux listes, c’est la matière brute de tes croyances.
Si tes réponses sur la réussite sont positives – voyager, changer des vies, créer quelque chose de grand – il n’y a probablement pas de blocage majeur sur ce terrain. Si elles sont anxiogènes, contradictoires, chargées de peur – là, on est au cœur du sujet. Et c’est souvent là que ça coince, même pour des entrepreneurs qui ont déjà du chiffre.
La peur de réussir passe aussi par l’autre côté : dédramatiser l’échec
Le deuxième volet de l’exercice, c’est le plus contre-intuitif. Aurélie demande de lister les bénéfices d’échouer.
« Si j’échoue et que je retourne au salariat, je vais pouvoir de nouveau avoir la sécurité de l’emploi. Je n’aurais plus à entretenir mes réseaux sociaux et à passer des heures sur Canva. J’aurais un chômage et un arrêt maladie. Je pourrais profiter de mes enfants et de ma famille tous les soirs à 17h. »
Dit comme ça, l’échec semble presque confortable.
L’idée n’est pas de glorifier l’abandon – c’est de dégonfler la pression. Beaucoup d’entrepreneurs portent une peur panique du retour au salariat parce qu’ils ont vécu des expériences toxiques, des managers abusifs, des environnements étouffants. Cette peur est réelle. Et elle crée une pression tellement forte que le cerveau préfère stagner plutôt que de risquer.
En listant ce que l’échec aurait de supportable – voire d’agréable – tu coupes ce mécanisme. Tu ne te dis pas « l’échec c’est bien ». Tu te dis « l’échec n’est pas la fin du monde. » Et ça change tout dans ta façon de prendre des risques au quotidien. (C’est le principe de la galère d’entrepreneur comme moteur, finalement – l’accepter plutôt que la fuir.)
Ce que j’aurais à redire sur cet exercice – et je pense qu’il faut le dire – c’est qu’il fonctionne surtout si tu le fais vraiment, seul, sans te faire observer. Avec un coach ou en groupe, beaucoup de gens écrivent ce qu’ils pensent être attendu. Les vraies réponses arrivent à 23h, dans le silence.
La peur de réussir peut venir de plus loin que tu ne le crois
Là, Aurélie passe à ce qu’elle appelle elle-même « le moment perché ». Les vies passées. Les mémoires énergétiques. Pour une partie de l’audience, c’est là où elle perd des gens. Pour une autre partie, c’est là où tout s’éclaire.
Elle raconte son propre cas :
« J’ai fait un travail sur mes vies passées et on m’a expliqué que dans plusieurs vies, j’ai été trahie par un homme que j’aimais profondément, qui était un représentant de la justice et qu’il avait déposé un jugement contre moi et ma maman et que je me suis retrouvée avec ma mère sans argent du jour au lendemain. »
Elle relie ça à un événement concret de cette vie : à 17 ans, à la rue avec sa mère, au Restaurant du Cœur. Et elle identifie comment cette accumulation – réelle ou symbolique – a créé une association dans son cerveau entre amour, trahison et perte financière.
Franchement, que tu croies ou non aux vies passées (et il y a pas d’obligation, elle le dit elle-même), ce qui est intéressant ici c’est le mécanisme. Les croyances profondes ne viennent pas toujours d’une seule expérience claire et datée. Elles se construisent. Elles se superposent. Et elles orientent des comportements sans qu’on s’en rende compte. La sécurité intérieure d’un leader se construit souvent sur ces fondations-là – c’est précisément ce qu’Aurélie explore dans un autre épisode.
Ce que j’aurais à dire là-dessus, c’est qu’Aurélie prend soin de prévenir : ce n’est pas une excuse. Comprendre d’où vient un schéma ne dispense pas de passer à l’action. C’est probablement le point le plus sain de toute cette conversation. On peut très bien nommer un blocage, comprendre son origine, et continuer à se cacher derrière lui. Le travail énergétique, comme elle dit, vient en complément – pas à la place.
Ce que 4 000 entrepreneurs apprennent à Aurélie Gauthey
4 000. C’est le chiffre qu’elle donne. 4 000 entrepreneurs accompagnés, et une tendance qui s’accentue : de plus en plus de clients arrivent avec une peur de réussir bien plus bloquante que la peur d’échouer classique.
Ce n’est pas un hasard. La culture entrepreneuriale de ces dernières années – entre « hustle culture », injonction à la scalabilité et comparaison permanente sur les réseaux – a créé une pression que beaucoup portent en silence. On parle de la comparaison à la concurrence comme d’un problème de stratégie. Mais c’est d’abord un problème de croyances.
Réussir dans ce contexte ne veut plus dire juste « gagner de l’argent ». Ça veut dire devenir visible. Exposé. Jugé. Potentiellement trahi. Parfois réduit à une image que tu ne contrôles plus. Pour quelqu’un qui a construit sa vie autour de certaines valeurs ou de certaines relations, cette idée peut être terrifiante.
« Je veux du concret, on va faire un exercice simple. Tu peux l’écouter une première fois et tu écoutes ce qui vient et tu ressens ce qui vient quand je parle et tu pourras réécouter l’épisode après, une deuxième fois, en prenant des notes. »
Cette structure en deux temps – écouter d’abord, noter ensuite – me semble juste. La plupart des podcasts de développement personnel se consomment en pilote automatique. On acquiesce. On se dit « tellement vrai ». Et on ne change rien. Forcer une deuxième écoute active, c’est une façon de sortir de ce confort passif.
Ce que ça coûte de ne pas traiter la peur de réussir
Concrètement, qu’est-ce qui se passe si tu continues à ignorer ce blocage ? Aurélie ne le dit pas dans ces termes, mais l’entrepreneur en larmes dans la séance de coaching donne la réponse : des années perdues. Des projets à moitié construits. De l’énergie dépensée en pure perte sur des directions qui changent au moment où elles deviennent réelles.
Le coût n’est pas seulement financier – même si il l’est aussi. C’est le coût psychologique de travailler dur sans jamais avancer. (Et c’est souvent là que les entrepreneurs commencent à douter de leurs compétences, alors que le problème n’a rien à voir avec leurs compétences.)
Aurélie propose une lettre – à toi-même dans un an, datée dans le futur, écrite au présent. « Comment ça s’est passé pour toi cette année de réussite. » C’est un outil classique en visualisation. Ce qui le rend efficace ici, c’est qu’il force à habiter mentalement un futur que tu évites. Si écrire cette lettre est difficile – si les mots ne viennent pas, si l’exercice génère de l’angoisse plutôt que de l’enthousiasme – tu as ta réponse sur l’endroit exact où se loge ta peur de réussir.
Et pour les entrepreneurs qui ont déjà un peu de chiffre mais sentent quand même ce plafond – ceux qui ont du chiffre d’affaires mais n’arrivent pas à passer au palier suivant – ce travail sur les croyances est souvent ce qui manque dans le bilan annuel de leur activité. Les chiffres sont là. La méthode aussi. Mais le plafond reste.
Mais bon. Tout ça ne fonctionne que si tu passes réellement à l’exercice. Pas en mode lecture rapide. En mode stylo dans la main, vraies réponses, tripes sur la table. Ce qui est – il faut l’admettre – le format le moins confortable qui soit.











